dimanche 28 juin 2009

« À force de vouloir embrigader les activités de l’esprit, les « adapter » et les contrôler... »



Le principe d’Université    vendredi, 26 juin 2009 / Plinio Prado


LE PRINCIPE D’UNIVERSITÉ Comme droit inconditionnel à la critique Le « principe d’Université » est le principe qui fonde l’Université comme lieu de l’exercice inconditionnel, libre et public de la pensée. Ce que veut dire autonomia, en son sens originaire fondamental : que l’esprit se donne à lui-même sa propre loi (nomos). Toute l’histoire de l’Université, depuis l’invention de l’« universitas des professeurs et des étudiants » à la fin du XIe siècle, jusqu’à ses refondations et réflexions critiques modernes (de Humboldt à Dutschke, de Newman et Peirce à Faust, de Durkheim à Derrida), suppose et affirme ce principe. C’est à cette condition — inconditionnelle — que l’Université est possible. Or c’est exactement de cela que les gestionnaires de l’État français aujourd’hui ne veulent rien savoir. L’offensive de leurs « réformes » et le sens de celles-ci (strictement au service des directives du libéralisme mondial acclimaté aux manières françaises les plus réactives) montrent qu’ils entendent bien venir à bout de ce lieu — l’Université — où le savoir se réfléchit, où la société se pense et l’avenir se forge.


Cette « rupture » est même « la priorité absolue du quinquennat », comme le répètent obstinément président et ministres. La rhétorique est agressive, belliciste ; le procédé autoritaire et brutal. L’Université est décidemment la dernière citadelle à conquérir et à soumettre à tout prix.


Pour cela il leur suffit de pervertir le principe d’Université, le sens de l’autonomia. Ce à quoi les nouveaux dirigeants se sont attelés dans l’euphorie financière et politique, dès le lendemain des élections présidentielles, en s’empressant de faire édicter pendant l’été la loi sur ladite « autonomie » des universités (LRU). Où l’on voit les gestionnaires de l’État, qui par définition doivent être au service des universitaires et de leur vocation à chercher et à apprendre, s’employer plutôt à transformer ceux-ci en leurs subordonnés. Leur imposant mieux ainsi des sujétions extérieures : politiques, administratives et, par-dessus tout, financières (le credo du retour sur investissement).


Mais voici que leur mépris pour l’Université trahit leur méprise effarante du travail qui s’y déploie, le travail de l’esprit : car à force de vouloir embrigader les activités de l’esprit, les « adapter » et les contrôler pour les exploiter à plein rendement (tout en neutralisant leur potentiel critique), on finirait par les entraver, les stériliser et finalement les tuer. Nos experts promoteurs détruiraient ce qu’ils disent vouloir développer. Ils entraîneraient ainsi l’Université, l’enseignement et la recherche avec eux dans leur perte, et ce serait l’heure de la débandade des cerveaux.


A l’Université, à la différence des sujets dirigés par un chef du personnel, les universitaires sont par principe appelés à exercer l’autonomia de la pensée, l’indépendance de la critique. On a le droit et même le devoir d’examiner toute prétention discursive au vrai ou au juste, d’interroger chaque évidence généralement admise et de tout juger par soi-même — y compris le ministère de tutelle, le gouvernement, sa doctrine, ses lois et ses procédés. Qui serait assez insensé aujourd’hui, dans le monde comme il va, pour vouloir se passer de ce lieu où l’on s’attache par excellence à chercher la vérité (qu’elles qu’en puissent être les conséquences) et à inventer des fins, à élaborer l’avenir ? Ce serait ouvrir la porte à une nouvelle sorte de barbarie au comble du développement technoscientifique sur fond de libéralisme mondial. On peut prévoir dès maintenant l’ampleur du désastre.


Et pourtant, face à l’autoritarisme opiniâtre des nouveaux décideurs, il ne suffit pas d’avoir raison. Murés dans un discours doctrinaire, auto-validant par définition, ils se sont installés d’emblée sur le terrain des rapports de force, où règne la violence, à l’écart de toute discussion. La réforme pour « rendre l’université attractive » opère plutôt par ruse et menace et a besoin d’un bras armé pour « convaincre ». Que faire d’autre alors, sinon les combattre aussi par l’action, dans la pratique ? Tout en élaborant en même temps le projet d’une Université qui, à l’aune des défis du XXIe siècle, soit digne de ce nom.


Nous sommes bien devant un vaste chantier, mais la ligne générale à suivre est claire : elle est double, inscrite dans le principe même d’Université. Le principe d’Université est un principe de résistance à toute forme de sujétion. Et partant, à l’occasion, un principe de désobéissance. Celui-ci pose que face à l’injustice notoire d’une loi, nous avons le droit et le devoir de la désobéir (et une loi qui, pour entrer en vigueur, a besoin de se dérober à la vraie discussion, atteste par là même son caractère foncièrement injuste). Mais le principe d’Université est simultanément le point de départ et le fil conducteur de toute élaboration de l’« Université des professeurs et des étudiants » à venir.


Il situe l’essence de l’Université dans cette région où investigation et enseignement fondamentaux sont indissociables, non-finalisés, infonctionnels, non-utilitaires — région qui constitue très précisément la cible centrale des attaques actuelles, lesquelles, ce faisant, portent atteinte frontale à tous les champs qui ont directement trait à la question de l’humain, de sa signification et de ses fins : Humanités modernes, arts, littérature, philosophie, droit, sciences humaines critiques. On comprendra dès lors que ces Humanités, plus à la hauteur des défis contemporains que la petite idéologie managériale de nos cadres dirigeants, aient un rôle fondamental à jouer dans l’Université contemporaine et à venir. Celle où le temps de l’exercice libre et public de la pensée, de la recherche et de l’enseignement, doit être reconnu comme absolument inviolable, protégé et encouragé. C’est la condition pour que l’Université puisse être, conformément à son principe, le lieu où, dans le monde contemporain, une chance est encore donnée à des hommes et à des femmes d’élaborer ce qu’ils doivent être.


Les présentes remarques sont disposées en paragraphes numérotés, groupés en cinq points :


Point un : L’INDEPENDANCE INCONDITIONNELLE. Où l’on situe et affirme le principe d’Université et rappelle le sens fondamental de l’autonomie.


Point deux : L’EXERCICE LIBRE ET PUBLIC DE LA PENSEE. Où l’on montre que le principe d’Université suppose et appelle un principe de Publicité, dont il est inséparable.


Point trois : L’AGITATION CRITIQUE COMME RESPONSABILITE ENVERS L’AVENIR. Où l’on poursuit l’argument (avancé par la présidente de l’université de Harvard) de la nature fondamentalement indisciplinée de la culture universitaire, pierre angulaire de toute Université à venir.


Point quatre : SE DONNER LE TEMPS DE DESAPPRENDRE. Où l’on définit l’essence et le noyau historique de l’Université : l’enseignement et la recherche inextricablement liés, fondamentaux et non-utilitaires ; ce qu’accomplissent exemplairement les Humanités modernes.


Point cinq : LE PRINCIPE D’UNIVERSITE EST UN PRINCIPE DE RESISTANCE. Où, face aux attaques actuelles, on esquisse une double ligne générale de résistance, inscrite dans le principe même d’Université : la désobéissance civile et la réinvention de l’Université à venir.


Présentation d’un livre qui paraîtra en septembre aux éditions Lignes et dont une première version est déjà téléchargeable sur le site du même éditeur. On peut lire l’ensemble du texte en pdf. La revue des ressources http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1237


Esquisse de commentaire :
Ce beau texte dense esquisse plutôt un programme, un projet pour l'avenir, comme il le souligne lui-même :  « le principe d’Université est simultanément le point de départ et le fil conducteur de toute élaboration de l’“ Université des professeurs et des étudiants ” à venir ». Car on peut sérieusement se demander — à partir de souvenirs des cours reçus ou subis en fac ; à partir des pratiques individuelles ou collectives observées dans leurs mises en œuvre en tant qu'acteurs présents du système — si « le droit », et « même le devoir » « d’examiner toute prétention discursive au vrai ou au juste, d’interroger chaque évidence généralement admise et de tout juger par soi-même » président réellement, sinon à la conception, du moins aux pratiques de la transmission du savoir... Ce droit, et même ce devoir, sont-ils envisageables dès les premières années de toutes les disciplines ? Ou faudrait-il rendre obligatoire en médecine, pharmacie, technologie, sciences, etc. un enseignement de sciences sociales, philosophie, arts et lettres... dans un véritable esprit d'« université » critique du savoir ? Que peut signifier cette expression d'« université des professeurs et de étudiants » dans un enseignement massifié et qui va plus que jamais devoir gérer la pénurie (sens, en effet, de l'« autonomie » de la LRU) ? En ce qui concerne l'impact du « principe d'université » sur la formation des enseignants du secondaire, il faudrait sans doute y réfléchir à partir des critiques, reproduites dans notre message précédent, que Max Dorrafaisait de l'école des premières décennies du XXIe siècle, avant la grande (et véritable) rupture : « Le but d'un projet éducatif qu'on ne peut ici qu'esquisser était que l'école ne soit plus une machine à déprimer, mais qu'on y trouve au contraire les concepts et les mots qui permettent de résister à la violence symbolique, à la manipulation. // Bref se libérer d'une angoisse en en démontant le mécanisme. » Le moins qu'on puisse dire c'est que l'université actuelle est encore très éloignée de la conception même de ce projet éducatif rêvé dans ces dernières phrases pour l'école ! Et l'on peut même se demander si l'échec relatif du mouvement universitaire, comme l'échec absolu de ceux qui espéraient qu'étudiants et enseignants se mobiliseraient en masse pour débloquer les facs bloquées, ne viendraient pas précisément du fait que celles-ci, loin de vivre du « principe d'université », et encore plus loin de le faire vivre dans la société, ne sont plus désormais, comme de nombreuses écoles, que des « machines à déprimer » engendrant l'« angoisse »... Quant aux principes de résistance ou de désobéissance, trop de secteurs de l'université, trop de dirigeants, de présidents, de vice-présidents, de directeurs d'UFR, de chargés de mission, etc. ne sont déjà plus depuis belle lurette, du fait même de leurs tâches administratives et de leurs décharges de cours, dans le « ET » de « l'Université des professeurs ET des étudiants » qu'on peut rester pessimiste sur l'efficacité d'un tel appel... Mais, tentons d'abord de libérer nos consciences....




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