dimanche 7 mars 2010

Des nouvelles des États-Unis (2)





Les méfaits annoncés de la LRU : ça continue (15) + La France est-elle une démocratie (48) ?

ENTRE AUTRES (voir liste plus complète — + de 130 motions du même genre ! — sur site http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?rubrique19)

Motion votée par l'UFR d'histoire de Paris 1 le 2 mars 2010

Réunis le 2 Mars 2010, les représentants élus des étudiants, personnels et enseignants du conseil de l'UFR d'Histoire de Paris 1 Panthéon-Sorbonne considèrent que la « Masterisation des concours », telle qu’elle est imposée par les décrets ministériels, demeure à la fois nocive, inapplicable et antisociale.
Ils réaffirment leur opposition à cette prétendue réforme menée sans vraie concertation, qui sacrifie des générations d’élèves et d’étudiants, menace l’Éducation nationale dans ses missions, et ruine les masters de l’Enseignement supérieur.
Ils demandent instamment le maintien du calendrier ordinaire – au printemps – des épreuves écrites du CAPES lors des sessions à venir, sans quoi aucune préparation correcte des candidats ne pourrait être assurée.
Ils appellent la communauté universitaire à résister à cette réforme, ce tant qu’aucune véritable négociation n’aura été ouverte.

Motion adoptée à l’unanimité.


Motion contre la remontée des maquettes MEF
UFR Sciences Humaines et Arts - Université de Poitiers Mercredi 3 mars 2010.


L’UFR Sciences Humaines et Arts dénonce la réforme de la formation des enseignants, imposée par les ministères de l'Education nationale et de l'Enseignement supérieur et de la recherche, contre l’avis de l’ensemble des organisations syndicales, de la CPU, de la CDUL, de la CDIUFM, des 21e et 22e sections du CNU, des sociétés savantes, des associations universitaires et des associations de parents d'élèves. Cette réforme, constituée d'une refonte des concours de recrutement et de la « mastérisation » de leur formation, est à la fois nocive et inapplicable car :
- elle réduit dangereusement l'importance des savoirs disciplinaires aux concours du CAPES ;
- elle menace gravement la formation 'professionnelle' des futurs enseignants en doublant le service d'enseignement dû par les lauréats placés en stage ;
- elle empêche les étudiants de se préparer sérieusement à ces concours en leur imposant des dates de concours aberrantes, ainsi que, simultanément, une initiation à la recherche, la rédaction de deux mémoires, des stages en observation (M1) et en responsabilité (M2) dans le secondaire ;
- elle remet en question la préparation à l'Agrégation dans les universités de taille modeste et, de ce fait, compromet le caractère national du concours ;
- elle ajoute une épreuve sur la « compétence » des candidats à « Agir en Fonctionnaire de l'Etat et de façon éthique et responsable », qui, au mieux, sera un gadget inutile, au pire établira une insupportable police de la pensée.

Plus généralement, ces réformes participent d’une politique de dérégulation complète de la fonction publique, dont les effets se font d’ores et déjà sentir : cours d’été prévus par tel IUFM, organisation prévue dans certaines académies de prétendus « stages », au cours desquels les « stagiaires » devraient assurer, pendant la quasi-totalité de l'année, 18 heures de cours, et seraient remplacés pendant les quelques semaines de leur formation pédagogique par des étudiants préparant les concours etc.
Toutes ces mesures prouvent à l'évidence que les Ministères se désintéressent de la formation des enseignants et que ces réformes ne font qu’en préparer une autre : la suppression des concours nationaux - qui constituent pourtant la seule garantie d’un recrutement équitable et d’un réel statut dans la fonction publique.

Le Conseil d’UFR décide :
- la rétention des maquettes spécialité « Métiers de l’Education et de la Formation » ;
- de continuer à proposer aux étudiants, en collaboration avec l’IUFM, des préparations à l’enseignement ;
- d’inviter les autres conseils d’UFR et les autres conseils de l’Université et du PRES à se joindre à ce mouvement ;
- de demander à la présidence de l’Université la réunion d’un CEVU et d’un CA extraordinaire afin d’examiner cette question.
Nombre de votants : 31
Pour la motion : 19 Contre : 8 Abstention : 4

Les méfaits annoncés de la LRU (15) : « comme en URSS... »





Lettre ouverte de Wolfgang Bertram, concernant sa démission de responsable de la spécialité "recherche" du Master de mathématiques à Nancy (6 mars 2010) Vandoeuvre, le 5 mars 2010

Un "comité de pilotage de la Mastérisation", instauré par les dirigeants des universités Lorraines, nous demande de mettre en oeuvre la "Mastérisation" pour la rentrée 2010. Je respecte la décision de la grande majorité des collègues de suivre ces ordres, forcés et malgré eux ; ils espèrent ainsi "sauver l’immeuble" de la formation des futurs enseignants. Quant au "Master Recherche", la question de "sauver l’immeuble" ne se pose même pas : la "Mastérisation" signifie sa mort certaine. Pour cette raison je démissionne de ma responsabilité, à partir du moment où cette réforme sera mise en place à Nancy.

J’ajoute quelques remarques, issues de mes expériences de responsable du Master recherche à Nancy depuis sa création en 2005, et aussi du Département de Formation Doctorale (DFD) mathématiques. Je n’ai pas l’illusion que ces remarques puissent aider à sortir de l’impasse actuelle, mais aucun régime n’est éternel, et il va bien falloir reconstruire quelque chose après.

1. Le "Master recherche" entre dans une nouvelle zone de turbulences sans jamais être sorti de sa phase expérimentale ou post-natale : les changements introduits par la "réforme LMD" étaient assez importants ; le Master recherche n’est pas la même chose que l’ancien DEA (contrairement au Master professionnel, qui a pu profiter d’une vraie continuité), et nous n’avons pas pu stabiliser ou équilibrer son fonctionnement pendant le premier quadriennat. Les "réformes" se suivent à un rythme de plus en plus accéléré, et toute notre énergie est consommée par la mise en place de nouveaux systèmes qui n’ont pas non plus vocation à durer (la fusion des universités lorraines rendra les nouvelles maquettes bientôt obsolètes). Rétrospectivement, on peut regretter qu’en France nous ne nous soyons pas déjà mobilisés contre le LMD (mobilisation toujours en cours chez nos voisins en Allemagne et en Autriche, et qui ne manque pas de bons arguments).

2. Notre Master recherche est, depuis sa création, de nature beaucoup plus généraliste, et il fournit moins de préparation à une thèse que l’ancien DEA. Des enseignements de haut niveau deviennent de plus en plus rares, et n’auront plus lieu du tout ou seulement en fin de la formation, tandis que des contenus basiques et des répétitions occupent de plus en plus de place. Pour des étudiants visant seulement l’agrégation, ceci est peut-être bénéfique, mais en vue d’une préparation à la recherche nous sommes déjà passés en-dessous d’un niveau critique. Nos étudiants visant la recherche sont clairement désavantagés comparés à leurs concurrents venant des grandes écoles, des grandes universités comme Paris 6, 7 ou 11, ou de l’étranger. Il sera très difficile pour eux de réussir une carrière scientifique.

En même temps il existe une pression visant à raccourcir la durée des thèses (pour des raisons économiques). En tant que responsable du DFD, j’ai toujours essayé de ne pas trop céder à cette pression ; mais à vrai dire, il faudrait inverser cette tendance : il sera bien nécessaire de fournir dans le "D" une partie de la formation disciplinaire qui ne sera plus fournie par le "M". On ne peut pas vouloir produire toujours plus d’ "excellence" partout, et en même temps raccourcir et diluer toutes les formations.

3. Un problème spécifique de notre discipline est l’articulation entre les maths "pures" (section 25) et les maths "appliquées" (section 26). Ce que je viens de dire concerne surtout les maths 25 — le Master recherche côté 26 a de bien meilleures perspectives de survie car il peut toujours s’appuyer sur le Master professionnel, et à vrai dire la distinction entre les deux voies n’existe pas de façon claire en maths appliquées. Dans le contexte de la "Mastérisation", vu nos petits effectifs, il semble inévitable que le Master recherche se dissolve entre le Master professionnel (26) et la préparation à l’agrégation (25).

À l’avenir, les écoles doctorales admettront en thèse de plus en plus d’étudiants issus de filières "pro" ; mais la préparation d’un concours, aussi prestigieux qu’il soit, ne prépare pas à la recherche, et à mon avis les écoles doctorales ne devront pas admettre des titulaires d’un "Master enseignement" en thèse. Ceci justifie l’optimisme relatif de nos collègues côté 26, tandis que la situation des maths côté 25 fait plutôt penser à celle (désespérante) des sciences littéraires ou humaines. Je mentionne ce point pour rappeler que seule la solidarité entre les sections et les disciplines peut nous sauver : "diviser et régner" est la stratégie de l’adversaire.

4. Je ne reviens pas ici sur la discussion générale sur la "Mastérisation" et sur son arrière-plan politique de suppression massive de postes dans l’enseignement – ces arguments ont été maintes fois formulés par toutes les organisations savantes et universitaires, et ils constituent aussi le fond de ma démission.

Mais pour ce qui concerne la situation spécifique de Nancy-université, j’accuse notre équipe dirigeante de mener une campagne de désinformation et d’étouffement de toute discussion : tous les projets grandiloquents de nos présidences font l’objet d’une vague de propagande qui fait penser aux régimes soviétiques – multiples publications papier couleur, gazettes électroniques, articles de presse, émissions télé et courriels "tout UHP", tandis que pas un mot ne mentionne les vrais problèmes ; comme en Union Soviétique on nous promet un avenir toujours plus radieux tandis que sur le terrain chacun sait que les choses vont de mal en pis [1] . Je n’ai appris l’existence de motions sur la Mastérisation des CA des universités lorraines que par le site de "Sauvons l’Université" ; aucune information sur ces motions n’est parvenue aux enseignants ou étudiants chez nous. Si nos CA affirment qu’"il est nécessaire de mettre à plat la réforme", il serait de la responsabilité de nos dirigeants d’oeuvrer activement dans ce sens, et d’encourager enseignants et étudiants de nos universités à s’engager pour obtenir cette mise à plat jugée nécessaire. Wolfgang Bertram
Notes

[1] Pour les jeunes, ou les moins jeunes à mémoire courte : l’Union Soviètique était un système d’état tout-puissant et centralisé dont les dirigeants agissaient selon une idéologie pré-établie et indépendante des réalités ; elle s’est effondrée en 1991.

Wolfgang Bertram, Institut Elie Cartan — Département de Mathématiques, Université Henri Poincaré — Nancy I, B.P 239, 54506 Vandoeuvre-lès-Nancy, courriel : bertram@iecn.u-nancy.fr

samedi 6 mars 2010

Les méfaits annoncés (et collatéraux) de la LRU (14)

Madame Pécresse, sur France Inter cette semaine, Stéphane Guillon a dit en parlant de vous: «S’il y avait l’équivalent d’une SPA chez les humains, Valérie Pécresse serait le chien que tout le monde regarde mais que personne n’adopte.» Que vous inspire cette réflexion?
Noslen
Je dis à Stéphane Guillon que m'essayer c'est m'adopter !

Commentaire d'Étourneau :
Les universitaires, les étudiants l'ont essayée... et ils l'ont adoptée ! Allons que tout le monde en fasse autant !

Sources :
relayé par LePost.fr

vendredi 5 mars 2010

La France est-elle une démocratie ? (48)


NON ! Sil s'agit de renforcer toujours plus l'exécutif... pardon ! « l'hyper-exécutif »... représenté lui-même par un hyper-man.

Edito du Monde
SOS Halde
LE MONDE | 05.03.10 | 12h53

Que Louis Schweitzer préside le conseil de surveillance du Monde SA n'interdit pas de le souligner : cinq ans après sa création, la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (Halde) est devenue indispensable.

Sous la houlette de l'ancien PDG de Renault, elle traque les discriminations dues à la couleur de la peau, à l'origine sociale, à l'âge, au sexe, à l'orientation sexuelle, au handicap, ou à des opinions religieuses ou politiques. Le rapport annuel que M. Schweitzer a présenté, vendredi 5 mars, au chef de l'Etat, témoigne qu'elle joue pleinement son rôle. En 2009, ce sont 10 000 requêtes qui ont été déposées auprès de cette autorité, de mieux en mieux connue.

Pour autant, alors que le mandat de M. Schweitzer s'achève, l'existence même de la Halde est incertaine. Nicolas Sarkozy goûte peu - il l'a montré en empiétant sur le pouvoir du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) sur la nomination du président de France Télévisions - ces autorités indépendantes qui ont tendance, à ses yeux, à se substituer au pouvoir exécutif. Très réservé sur M. Schweitzer, dont il ne manque pas de critiquer la gestion de Renault, M. Sarkozy n'a pas apprécié que la Halde se plaigne, fin 2007, de n'avoir pas été consultée sur un projet de loi sur l'immigration. Et qu'elle récidive sur les gens du voyage.

Le président de la République songerait à intégrer la Halde dans le giron du "défenseur des droits", un poste instauré par la réforme de la Constitution, sur une idée de Jack Lang, qui doit fusionner les fonctions de médiateur de la République, de défenseur des enfants ainsi que de la commission de déontologie de la sécurité. Lors du débat sur la loi organique prévoyant l'instauration du "défenseur des droits", qui doit débuter le 31 mai, un amendement, encouragé par l'Elysée, pourrait opérer ce tour de passe-passe faisant disparaître la Halde.

Une telle décision serait plus qu'une erreur, une faute. Dans une société de plus en plus meurtrie par la fracture sociale, la Halde fait du bon travail. Elle dérange, notamment les entreprises, en se substituant souvent à l'inspection du travail puisque la majorité des plaintes touche aux discriminations relatives à l'emploi. Mais elle influence utilement la jurisprudence. Plutôt que de la faire disparaître, il serait plus sage de la renforcer, pour accroître son efficacité dans la lutte contre les discriminations. Dans la "démocratie irréprochable", que M. Sarkozy prônait lorsqu'il était candidat à l'Elysée, les autorités indépendantes sont indispensables pour interpeller "l'hyperexécutif" sur les maux de la société.

Article paru dans l'édition du 06.03.10

Des nouvelles des États-Unis


Communiqué de l’AAUP (American Association of University Professors)

This is a time of and for action. A time for faculty, students, and professionals in the academy to form common cause and to take the lead in reversing current patterns of policy and practice. A time to rebalance the academy and to refocus on the broad public purposes of higher education.

California faculty and higher education supporters have declared March 4—tomorrow—a day of action for higher education. Around the country, AAUP chapters and members are engaging in activities to support California colleagues and extend the day of action to their own states. Our members— faculty, academic professionals, and graduate students—are forming coalitions with other groups to convey a clear message about the public value of higher education. The American Association of University Professors endorses those actions and encourages our members and their colleagues to make the coming weeks and months a time of action and education. We must take the lead in charting the future.

First, our challenge is to reverse public policies that are further privatizing higher education. Costs are being shifted to students and families in what amounts to an excise tax on education. Colleges and universities are increasingly focused on serving an ever-narrower band of private interests. Too many universities and colleges are focusing more on organizational self-interest in the form of aspired-to rankings and revenues, and less on serving broad academic, educational, social, and cultural purposes.

Second, our challenge is to reverse patterns of resource allocation within institutions. Over several decades, institutions have increased their relative investment in administrative positions and expenditures, and decreased their relative investment in educational positions and expenditures. At the heart of that shift has been a restructuring of the academic workforce from a largely full-time tenure-track faculty to one that is overwhelmingly contingent on managerial discretion and whim. We are depleting our intellectual capital, the faculty and professionals who serve our students. We are charging students more for less even as more prospective students have fewer economic resources. And our investment in serving our communities is diminished.

The AAUP strongly supports the right of faculty to exercise an independent voice in shared governance, without fear of discipline or punishment by the institution. Academic freedom in teaching, research, extramural speech, and speech about institutional matters is at the core of higher education’s quality, of sound governance, and of engagement with the external world. It is at the core of the public mission and dimensions of higher education.

It is time to rebalance and recognize that higher education is a public good worthy of investment and is essential to our nation’s future. We salute our colleagues in California who have undertaken this day of action to raise awareness about the crisis in public education and the need to fully fund our schools, colleges and universities, as well as colleagues nationally who are undertaking their own coordinated actions. We salute the students who have most aggressively taken the lead in establishing and coordinating these state and nationwide activities. We hope that the California day of action, and its corollaries nationally serve as a clarion call to all who care about the not-for-profit, public missions and functions of higher education and to all who are concerned about the academy’s current direction. It is time for us to take the lead to define a more promising set of possibilities for the future.

Gary Rhoades General Secretary

Voir aussi sur le site http://www.sauvonsluniversite.com/ des informations complémentaires, notamment sur la situation universitaire en Angleterre.

mercredi 3 mars 2010

La France est-elle une démocratie ? (47)

Texte écrit par un collectif de professeurs de lettres

La Littérature en phase terminale

Le programme de Littérature en classe de Terminale L fait, depuis la création de cette spécialité, l'objet d'un vaste consensus. Il a permis à des milliers de futurs étudiants en sciences humaines de découvrir d'indiscutables chefs-d'œuvre, qui ont tous marqué l'histoire des lettres françaises et européennes - qu'on en juge par cette simple liste, glanée au hasard dans les programmes des années passées : Sophocle, Shakespeare, Kafka, Montaigne, Primo Levi, Giono, La Bruyère, Chrétien de Troyes, André Breton, DIderot... Et cette année, donc ! Homère, Pascal, Laclos, Beckett : quatre heures hebdomadaires ne sont pas de trop pour servir et faire savourer à nos élèves un tel festin.
Pourtant, dès 2012 ces heures seront réduites à deux heures hebdomadaires, alors que la réforme du lycée prétend officiellement «revaloriser la filière L» ! Quelle ironie et quelle piètre image de l'enseignement de la littérature !
Quant au programme de l'an prochain... la simple juxtaposition des noms d'auteurs fait déjà croire à un canular. Le programme étant en effet renouvelé par moitié tous les ans, les élèves auront à étudier, pour remplacer les Pensées de Pascal sous l'entrée « Littérature et débat d’idées », le tome III des Mémoires de guerre du général de Gaulle, et, pour se substituer aux Liaisons dangereuses dans la thématique « Langage verbal et image », Tous les matins du monde le roman de Pascal Quignard et son adaptation par Alain Corneau. Au total donc : de Gaulle, Beckett, Homère, Quignard.
Que dire d’abord du déséquilibre qui consisterait à étudier trois œuvres du second XX° siècle la même année, assortie d’une Odyssée distante de vingt-cinq siècles ? Cette sorte de trou de mémoire pédagogique serait déjà, en soi, un motif d’inquiétude, quand bien même on aurait choisi Proust et Soljenitsyne pour côtoyer Beckett. Or c’est Charles de Gaulle qui est choisi. On ne peut imaginer que dans le champ des Lettres, quiconque, quel que soit son statut, d’inspecteur à professeur, ait pu cautionner un tel choix. D’où vient donc une telle décision ?
Proposer de Gaulle aux élèves est tout bonnement une négation de notre discipline. Nul ne songe à discuter l’importance historique de l’écrit de de Gaulle : la valeur du témoignage est à proportion de celle du témoin. Mais enfin, de quoi parlons-nous ? De littérature ou d’histoire ? Nous sommes professeurs de lettres. Avons-nous les moyens, est-ce notre métier, de discuter une source historique ? d’en dégager le souffle de propagande mobilisateur de conscience nationale ? Car il s’agit bien de cela : aucun thuriféraire du général ne songerait à comparer l’écriture des Mémoires de guerre au style et à la portée de tout autre mémorialiste si l’on veut rester dans ce genre littéraire. Placer de Gaulle au panthéon des Lettres, lui qui a refusé le Panthéon tout court ? Allons donc.
Ce choix pose un autre problème : on pourrait le soupçonner de flatter la couleur politique du pouvoir en place. À la prochaine alternance, devrons-nous enseigner L’Armée nouvelle de Jean Jaurès, ou l’essai sur le mariage de Léon Blum ? Nous transmettons des valeurs républicaines ; pas des opinions politiques.
Est-ce donc cela, l’enseignement de la littérature ? Ou ne serait-ce pas plutôt sa mort programmée ?
Nous demandons que soit modifié le choix d’œuvres pour les années 2010 à 2012 et que soit conservée l’intégralité du temps imparti aux lettres, afin de sauvegarder la spécificité littéraire de cet enseignement.